Deleuze et Goodman, unis dans le lointain

gilles deleuze nelson goodmanPhilosopher ne consiste pas toujours à réfléchir sur quelque chose, ni à scruter le réel pour y découvrir ce qu’il est convenu d’appeler le sens. Car ce qui se pense ne préexiste pas nécessairement à l’instauration d’une pensée. Bien loin d’être une entreprise réflexive, la philosophie, dans cette perspective, s’apparente davantage à la création. Cette approche concerne deux grands philosophes contemporains, qui pourtant appartiennent à des traditions radicalement différentes et qui opèrent sur des plans de pensée distincts. Le premier est Nelson Goodman, représentant  américain de la philosophie analytique. Le deuxième est Gilles Deleuze, philosophe français qui s’efforce de penser à partir d’une immanence radicale.

Commençons par Goodman. Dans Manières de faire des mondes, il expose sa conception originale de la création philosophique. Pour lui, le monde n’est jamais donné, mais relève de la construction. Le monde, ou plutôt des mondes se donnent toujours aux travers de versions. On ne côtoie donc jamais le monde, mais des mondes artistiques, philosophiques ou encore scientifiques qui sont élaborés à l’aide de  schémas symboliques. Bien entendu, cette création ne se fait pas ex nihilo ; comme le précise Goodman, « les différentes substances dont les mondes sont faits (matière, énergie, ondes, phénomènes) sont faites en même temps que les mondes. Mais faites à partir de quoi ? En définitive pas à partir de rien, mais à partir d’autres mondes ». Une des conséquences du constructivisme de Goodman est la relativisation de la notion de vérité au profit de celle de correction. Cette dernière se révèle particulièrement pertinente dans la création de mondes artistiques où les œuvres abstraites par exemple ne dénotent rien. Mais elle peut concerner également les théories scientifiques qui privilégient au sein de la version « le caractère informatif et le pouvoir d’organisation du système global » à la recherche de la vérité des lois.

Passons maintenant à Gilles Deleuze.  Pour ce dernier, la philosophie est également une activité créatrice. Dans Qu’est-ce que la philosophie ?, il  explique que « les concepts ne nous attentent pas tout faits, comme des corps célestes. Il n’y a pas de ciel pour les concepts. Ils doivent être inventés, fabriqués ou plutôt créés ». Pour Deleuze, la création concerne également la science et l’art, ce qui le rapproche de Goodman. Mais cette analogie ne doit pas nous abuser, car comme nous le verrons un peu plus loin, il est strictement impossible de faire cohabiter les deux penseurs. Mais revenons à Deleuze et à sa conception de la philosophie.  Chez Deleuze, les concepts se créent sur le plan d’immanence. « Le plan d’immanence  n’est pas un concept pensé ni pensable, mais l’image de la pensée, l’image qu’elle se donne de ce que signifie penser, faire usage de la pensée, s’orienter dans la pensée… ». La pensée dans l’immanence est une expérience radicalement différente de la réflexion qui s’appuie sur la transcendance. Le plan d’immanence ne comporte aucune profondeur, il n’y a pas de hiérarchie entre les concepts, ceux-ci se constituent par zone de voisinage. Ils n’enferment pas d’essence fixe, mais se composent avec les intensités qui parcourent le plan que le penseur aura su capter.

On peut donc mesurer l’abîme qui sépare les deux philosophes. Là où Goodman construit symboliquement des versions de monde,  Deleuze opère sur le mouvement infini de la pensée en traçant un plan pour en capter les forces. Ce que les deux philosophes ont tout de même en commun, c’est une prise de distance avec la philosophie comme recherche de la vérité et un même intérêt pour les puissances de l’art couplées à la pratique philosophique. Mais ce qui m’apparaît important dans cette rapide confrontation est le problème philosophique qui surgit quand on essaie de faire une synthèse de ce qui a été dit. En effet, Goodman et Deleuze n’évoluant pas sur les mêmes plans de pensée, il est donc  impossible de parler d’un lieu qui permettrait d’opérer une synthèse de leurs deux approches. Il n’y a pas commensurabilité des systèmes. Il n’y a pas de réflexion générale possible sur les rapports entre philosophie et création. Il n’y a que deux pensées singulières que l’on rencontre  toutes deux de l’intérieur. On ne peut occuper une position de surplomb mais seulement effectuer un passage de l’une à l’autre, à la manière d’un saut ontologique.  En d’autres termes, le dehors d’une pensée, c’est toujours le dedans d’une autre.

6 réflexions au sujet de « Deleuze et Goodman, unis dans le lointain »

  1. Descharmes philippe

    Je pense comprendre les enjeux du texte, et pourtant penser suppose une réflexion conceptuelle, car au départ les concepts crées deviennent éléments et nécessitent alors que l’on s’interroge sur leurs relations. C’est en partie ce que fait la « systèmique » par exemple en informatique en analysant les échanges et relations entre des éléments (données) qui sont considérés comme faits bruts, mais aussi ce que fait une forme de psychologie systèmique en analysant non pas les individus, mais la nature de leurs échanges et relations.
    Comme dans ces cas on ne pense pas un système conceptuel on travaille par coupes dans le réel, on s’aperçoit que l’absolu n’est en fait qu’une globalisation de finis.
    Ceci ne nous permet donc pas, effectivement, de dégager une vérité, mais des vérités (un peu comme les tables de vérité en électronique) où alternativement les flux sont vrais ou faux.
    L’art lui même n’échappe pas à cette relativité, car comme le dirait Deleuze, il fonctionne par percepts et affects, donc il met en jeu le créateur, l’oeuvre et le spectateur (que l’on oublie trop souvent) et qui est une variable importante dans le fait de penser l’art.
    Quant à l’essence des choses, je crois qu’elle existe comme représentation mentale (l’essence de la table par exemple) qui trouvera son effectuation ou son existence dans l’objet table, puis dans l’objet table en métal , et que nous pourrons saisir non plus comme virtualité mais comme réalité, ce qui est à mon avis extrêmement important à notre époque virtuelle.

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  2. Randolph Carter Auteur de l’article

    Associer la pensée à la « réflexion conceptuelle » correspond à une approche classique de la philosophie dont on ne peut pas faire l’économie. Mais pour ma part, je préfère quand cela est possible, recourir à d’autres types d’approches. De manière générale, je préfère penser à partir de quelque chose plutôt que de penser sur quelque chose.

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  3. k

    non, il faut être philosophe pour concevoir ce qui est inconcevable .. c’est à dire qu’il n’y a pas de manière de penser .. de parce que la pensée se pense toutes seule , comme il n’y a pas de philosophie parce que tout est philosophie ou rien ne l’est ce qui est une autre philosophie donc .. la définition de l’immanence philosophique est que tout est philosophie … et pour en finir avec la création, puisque l’on meurt de chaque instant chaque instant se crée . en terme claire, vivre c’est vivre. c’est dire rejoindre l’unité . le tout de rien et réciproquement . à bonne entendeur.

    shabby mohades de harra

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