Matrix entre impasse et impossibilité

Cerveau_dans_une_cuve hilary putnamLa trilogie Matrix invite, comme on le sait, à la réflexion philosophique en illustrant  la problématique du rapport entre illusion et réalité, et en évoquant celle de l’aliénation et de la libération. En outre,  elle peut être très utile pour faire découvrir les pensées de Descartes ou Platon à des élèves de terminale. Mais elle porte aussi en elle une contradiction conceptuelle qui ne peut que frapper les lecteurs du philosophe américain Hilary Putnam. Le film Matrix nous présente un univers fictionnel où les hommes  sont branchés à la « matrice »,  une machine virtuelle  gigantesque qui se nourrit de l’énergie humaine. Reliés à la matrice, les être humains ont l’illusion de  vivre  dans la réalité, mais ne perçoivent que des images par le biais d’un programme relié à leur cerveau.

Le film s’inspire directement d’une expérience de pensée développée par Hilary Putnam dans son essai Raison, vérité et histoire. Putnam nous demande d’imaginer que nous sommes des cerveaux plongés  dans une cuve nutritive et  reliés à un super ordinateur. Notre expérience du monde se réduit donc aux images que nous recevons et que nous prenons pour le réel. A partir de ce dispositif fictionnel, Putnam pose la question suivante : « Pourrions-nous, si nous étions des cerveaux dans une cuve, dire ou penser que nous sommes des cerveaux dans une cuve ?» L’enjeu de cette question est de montrer que « les significations ne sont pas dans la tête ». En effet, pour Hilary Putnam, pour pouvoir faire référence aux choses, il faut être en interaction causale avec elles. Or, les cerveaux dans la cuve ne reçoivent jamais que l’image des choses. De même, tout ce qu’ils disent ou pensent, ils le font dans l’image, c’est pourquoi Putnam peut  conclure que si nous étions des cerveaux dans une cuve, nous ne pourrions ni le dire ni le penser. Avec cet argument, Hilary Putnam met dans l’embarras philosophique les partisans du « réalisme métaphysique » pour qui « la vérité est une sorte de relation de correspondance entre des mots ou des symboles de pensées et des choses ou des ensembles de choses extérieures ».  Or, comment établir une correspondance avec le monde si l’on est dans la cuve ? Cette impossibilité s’applique également aux captifs de la matrice.

A la lumière des arguments d’Hilary Putnam, il semble bien que le questionnement métaphysique de Matrix repose sur une contradiction logique. On ne peut en effet parler de sa condition dans la matrice, à moins de penser que la conscience peut viser le réel alors même qu’elle n’est pas en contact avec lui. La conscience humaine serait dans ce cas encore plus mystérieuse que l’univers fictionnel du film ! On peut également poser une autre question à ce blockbuster philosophico-rebelle. Pourquoi la libération est-elle pensée sur le modèle de la caverne de Platon ? Les habitants du monde de Matrix ressemblent en effet étrangement aux prisonniers de la caverne qui, enchaînés au fond de leur antre, ne perçoivent du réel que des ombres. Il n’y aurait libération que sur le mode de la dualité. La vérité est au dehors, à l’extérieur. L’homme doit contempler le ciel intelligible en s’arrachant au sensible trompeur. Si on transpose ce schéma à la pensée politique du film, on retombe sur la vieille distinction entre aliénation et nature humaine. Le pouvoir coupe l’homme de lui-même en l’empêchant de coïncider avec son essence. Cette conception concerne autant les religions transcendantes qui posent l’existence de deux mondes séparés (monde naturel et surnature) que la philosophie de Marx  qui définit une nature humaine, une essence humaine de l’homme se situant au-delà des modes de production ou des caractéristiques de l’environnement.

En 2001, l’édition du Banquet du livre de Lagrasse était consacré à Michel Foucault et avait pour intitulé La caverne : ombre et lumière chez Michel Foucault. L’objectif de cette rencontre était d’interroger le travail de Foucault à partir de la célèbre allégorie platonicienne. Pour Foucault, comme on le sait, il n’y a pas de nature humaine et le pouvoir n’est pas pensé comme une instance extérieure s’abattant sur l’homme, mais comme un ensemble de rapports stratégiques innervant tout corps social. En fait, pour Foucault, on ne peut sortir de la caverne, et comme le texte de présentation de l’évènement consacré  à Foucault le dit si justement : « Restent alors les méthodes qui feront jaillir la lumière à l’intérieur des parois : non par reflet du soleil transcendant, mais par étincelles issues du plus renfermé et du plus intime ». C’est de l’intérieur même de notre individualité,  traversée par les pouvoirs, que des stratégies de libération peuvent s’opérer et non dans la communion d’une essence retrouvée. Si tel est bien le cas, alors il est impossible de  sortir de la matrice  pour atteindre quelque improbable réalité.

6 réflexions au sujet de « Matrix entre impasse et impossibilité »

  1. Yan

    J’essaye de comprendre le point de vue de M. Putnam, mais je ne saisis pas bien en quoi nous ne pourrions pas être le cerveau dans le bocal, et incapable de se rendre compte que l’on est aux mains d’un système extérieur qui nous contrôle.
    Laisser penser ce qu’il veut à un individu (un cerveau) tout en contrôlant le milieu dans lequel il vit, ne serait-ce pas le moyen pour contrôler entièrement celui-ci? Imaginons nous être dans le cas de l’illustration (image) ci-dessus, proposons cette images au cerveau, il aura la liberté de penser que ce n’est pas vrai, ou bien que c’est une possibilité de son existence, ou bien que c’est une fiction.
    Dans notre situation, le film Matrix pourrait être cette illustration qui nous proposé (tel le cerveau du bocal), nous serions donc face à notre propre sors, nous laissant libre de penser que ce n’est pas la réalité.
    Une question se pose, si nous étions ainsi dans la Matrice, serions-nous (tous)dans le même monde, la même partie une sorte de multi-joueurs ? Ou alors serait ce plutôt comme sur les anciens jeux vidéo, seul chacun de son côté face à un ordinateur ?
    Nous considérant dans une Matrice, je vois donc plusieurs possibilités,
    -1. Soit nous sommes « dans une même partie » sorte de jeu en réseau multi-joueurs comme l’a été Second Life, où le but serait de laisser un ensemble d’individu évoluer dans un univers contrôleé(par des lois, des limites géographiques…) dans lequel les éditions du « jeu » évolueraient de version en version afin de voir se perfectionner le résultat final, (la course à la performance des jeux vidéo par exemple).
    -2. Soit nous sommes tous seul face à la matrice, où le but, est plutôt de contrôler le joueur, afin de le rendre dépendant du système, et sous contrôle. Il ne partagerait donc rien avec d’autres cerveaux, c’est un moyen de mécaniser au maximum son fonctionnement.
    -3. Soit nous vivons un mélange de ces deux situations, en fonction de notre état de conscience. Dès qu’un individu peut-être dangereux pour la matrice, il peut alors être mis en isolation « en mode simple joueur », et revenir dans la société une fois à nouveau dans le droit chemin.

    Dans cette situation supposée, la Matrice elle-même proposerait à l’individu une liberté de pensée plus large (dans le film cela amène des personnes à « sortir le nez de l’écran » afin de prendre conscience entièrement hors de l’illusion détournant au passage le système). Voilà comment j’expliquerai à M. Putnam comment nous n’inventons rien, car le système nous laisserait la possibilité de croire, de voir, ou d’imaginer notre propre sors (celle de l’image), ceci pour mieux contrôler nous faire croire à la liberté.

    Et dans un cas contraire nous sommes dans une matrice symbolique, avec d’un côté le monde tel qu’on le connait appelé « liberté »et de l’autre « le monde isolé sous contrôle ».

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    1. Descharmes philippe

      Je voudrais revenir sur l’allégorie de la caverne de Platon: il me semble et tu le dis justement qu’il n’est pas seulement question de réalité, mais de vérité. Or la vérité serait pour ces hommes dans la caverne à l’extérieur de celle ci, eux se contentant et ne désirant que leur certitude sensible d’être dans la caverne. Ce n’est pas seulement des images, c’est ici ce que nous considérons comme certain
      l’essence des choses et si cette certitude nous fait penser que nos chaînes sont notre liberté, alors nous préférons nos chaines à toute forme de liberté que l’on nous proposerait.

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      1. Randolph Carter Auteur de l’article

        Il n’y a pas d’essence des choses pour Foucault. Voilà pourquoi, on ne sort pas de la caverne. Mais, il est tout de même possible de se libérer en inventant des « pratiques de liberté », des pratiques qui passent par des rapports de pouvoir de soi sur soi.

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    2. Randolph Carter Auteur de l’article

      Avec son exemple des cerveaux dans une cuve, Putnam cherche à invalider la théorie de « l’intentionnalité » de la conscience. Pour Putnam, la signification d’une chose n’est pas le résultat d’une visée de la conscience. Une image mentale n’est pas un concept. Dans un autre exemple célèbre, il nous explique que des humains habitant sur une autre planète où il n’y a pas d’arbres, auraient la même image mentale que nous en regardant un dessin d’arbre. Toutefois, ils seraient bien incapables d’identifier l’étrange objet (pour eux) qu’ils ont sous les yeux. De même, les cerveaux dans une cuve, quand ils emploient le mot cuve, ne font pas référence à des cuves réelles, mais à des cuves dans l’image (dans l’image que leur envoie le super ordinateur). Ils ne peuvent donc pas faire référence à quelque chose dans la réalité.
      Putnam pense que les significations des choses du réel ne sont pas des propriétés mentales, mais des concepts qui existent dans la communautés linguistique. Bien entendu, rien n’empêche de réfléchir à « Matrix » comme tu le fais, car après tout le but de « Matrix » n’est pas de réfléchir sur cette problématique qui concerne la philosophie du langage.

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  2. Yan

    « En effet, pour Hilary Putnam, pour pouvoir faire référence aux choses, il faut être en interaction causale avec elles. Or, les cerveaux dans la cuve ne reçoivent jamais que l’image des choses. De même, tout ce qu’ils disent ou pensent, ils le font dans l’image, c’est pourquoi Putnam peut conclure que si nous étions des cerveaux dans une cuve, nous ne pourrions ni le dire ni le penser. »
    J’aurais surement besoin de lumière sur ces passages afin de bien saisir le point de vue de M. Putnam, pour lui, les cerveaux dans la cuves ne pourraient penser, ni dire qu’ils sont dans cette situation car ils n’ont pas eu d’interaction causale avec la réalité, est-ce cela ?
    Voici mes questions :
    D’une image envoyée par le super ordinateur, en quoi les cerveaux ne pourraient-ils pas comprendre un contexte, imaginer un concept ou analyser un schéma symbolique : celui de leur situation ?
    « De même, les cerveaux dans une cuve, quand ils emploient le mot cuve, ne font pas référence à des cuves réelles, mais à des cuves dans l’image (dans l’image que leur envoie le super ordinateur). Ils ne peuvent donc pas faire référence à quelque chose dans la réalité. »
    Si nous sommes le cerveau dans une cuve, ne serait-ce pas le super ordinateur qui nous propose ici cette interaction avec le réel, en nous amenant face à une réflexion basé sur ce que pourrait être la réalité ?

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    1. Randolph Carter Auteur de l’article

      Oui, on peut toujours imaginer que le super ordinateur communique aux cerveaux des informations sur leur condition, mais dans ce cas de figure on quitte l’expérience initiale dans laquelle les cerveaux ignorent qu’ils sont des cerveaux dans une cuve.
      Mais même, si le super ordinateur nous communique des informations sur la réalité, nous n’aurons pas d’interaction avec la réalité, car nous serons toujours coupés d’elle. Nous aurons au mieux des images mentales de cette réalité. Nous saurons que quelque chose existe, mais nous ne vivrons pas au cœur de la réalité.

      La question que tu poses est celle de la possibilité pour un esprit de connaître le réel en formant de quelque manière des idées des choses extérieure. C’est une possibilité que récuse Putnam mais qui est soutenue par d’autres philosophes comme Husserl pour qui la conscience est visée d’une chose. Pour Husserl et son maître Brentano, « toute conscience est conscience de quelque chose ». C’est pour contrer cette thèse que Putnam a imaginé son exemple avec les cerveaux dans la cuve. Son exemple met dans l’embarras les partisans de l’intentionnalité car, il devient difficile d’expliquer comment la conscience peut viser quelque chose si elle est coupée de ces mêmes choses.

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