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Archéologue de l’imaginaire

murielle belin reliquaire

« Le beau est toujours bizarre », affirmait Baudelaire. Les œuvres et les réalisations de la plasticienne Murielle Belin illustrent parfaitement  ce jugement esthétique. Murielle, amie de longue date, artiste professionnelle, tisse depuis douze ans la toile d’un univers singulier, personnel, baroque et décalé, mais toujours délectable pour le regard. L’art de Murielle ne se laisse pas enfermer dans la catégorie à la fois étroite et floue du fantastique et si elle croise le genre, elle le fait par le biais d’influences marquantes  tels que Jérôme Bosch, le surréalisme ou encore l’art brut. C’est une des clés pour comprendre son esthétique, à mille lieux de la soupe visuelle des « artistes » dits gothiques. Murielle met un point d’honneur à  ne faire aucune concession quand elle peint ou sculpte, même lors de l’exécution d’œuvres de commande. Ses créatures et personnages sont toujours très personnels et son monde pictural dialogue avec l’extérieur tout en étant clôt sur lui-même.

murielle belin

Murielle explore à sa façon la mort et la souffrance, mais jamais de manière frontale car la violence et le gore de certaines scènes apparaissent toujours comme décalées par sa patte surréaliste. On peut avancer l’idée que de manière plus fine, ce n’est pas le réel qui est remodelé dans ses œuvres, mais l’irréel lui-même. La singularité de son travail résulte de la torsion qu’elle fait subir aux représentions convenues de l’irréalité. En outre, si l’on veut parler d’esthétique, il faut prendre en considération le travail et la précision du geste. Pour les Grecs de l’Antiquité, l’art s’apparente à la technè, au savoir faire technique et artisanal. Une belle chose est une chose bien réalisée relevant d’un travail méticuleux. Murielle a gagné en technique et en précision ces dernières années et son style est désormais très abouti. C’est aussi en cela que  l’on peut parler de beau, car le fond étrange et singulier rencontre le travail de la forme.

la faiseuse d'anges murielle belin

Un des intérêts de l’art de Murielle réside par ailleurs dans la démarche de l’artiste et dans la continuité  de ses préoccupations intellectuelles et esthétiques. Depuis qu’elle crée, elle cherche à décoder la symbolique derrière les grandes œuvres pour la restituer de manière accessible et délestée de ses oripeaux culturels.  Dans une toile intitulée La faiseuse d’anges, elle s’est employée, tout en reprenant les bases d’un tableau de Bosch, à raconter une histoire imaginaire à la façon d’un retable pour mettre en lumière non pas ce qu’il y a d’universel, mais d’expérientiel dans la rencontre avec une toile. Ce qui compte, c’est la forme, ce qu’elle suggère et non pas la matière érudite qui la compose. Murielle poursuit son incursion dans le détournement symbolique de l’iconographie chrétienne dans une très belle œuvre exposée récemment à New-York. Ce reliquaire sous forme de papier roulé  et peinture représente une pleureuse, au dessus d’un gisant, entourée de monstres et de formes qui deviennent  moins perceptibles et reconnaissables vers le haut de la toile. L’utilisation de paperolles (technique de décoration utilisant des frisures de papier) achève de donner une tonalité particulière à ce reliquaire esthético-macabre.

Murielle a traversé plusieurs périodes ; elle a commencé par une série de portraits, a enchaîné par ses planches anatomiques puis a continué avec son surprenant musée imaginaire  pour enfin aborder les rivages symboliques que je viens de décrire brièvement. Pour comprendre le fil invisible qui relie ses œuvres et qui en fait le grand intérêt, il faut  prendre du recul par rapport  à la notion d’imaginaire. Murielle ne nous donne pas à voir un monde présent, elle s’attache toujours à représenter un monde imaginaire par son passé. Ce qui nous est donné à voir à chaque fois, ce ne sont pas les signes d’un monde irréel présent, mais les vestiges d’un monde irréel disparu. Archéologue de l’imaginaire, Murielle  renforce ainsi l’illusion de réalité et donc le plaisir esthétique, car ce qui n’existe pas apparaît sous la forme de ce qui n’existe plus.

 

Prochaine exposition des œuvres de Murielle Belin (exposition collective aux côtés d’autres artistes) :

« La vengeance de Mathilde » ou la figure de l’ange dans l’art contemporain, du 11 septembre au 25 octobre 2014, Galerie C de Neuchâtel (Suisse romande).

Pour découvrir l’univers de Murielle plus en détail : http://muriellebelin.jimdo.com/

Cabinet noir

Si on gratte la couche malodorante de la sensibilité artistique propre aux petites villes, on peut espérer faire des rencontres insolites et respirer ainsi un air meilleur. C’est ce qui m’est arrivé au contact du cabinet de curiosités de Xavier Bonnel. Disons-le tout de go, l’univers hallucinant et halluciné de Xavier ne plaira pas à tous. Mais peu importe, Nietzsche disait déjà en son temps : « Les livres de tout le monde sentent mauvais ». Et l’idée de consensus en matière artistique pourrait prêter à rire si elle n’enveloppait pas autant de tristesse. Mais revenons à notre cabinet de curiosités.

L’appartement de Xavier est un petit musée dédié à l’esthétique de l’étrange et au bizarre. Crânes humains, animaux empaillés, masques à gaz, bustes et têtes horrifiques de films d’horreur cohabitent dans un chaos orchestré. Les étagères regorgent d’objets insolites, les murs sont recouverts de portraits sombres et déroutants. Il faut prendre le temps d’observer avec soin ce monde qui s’offre au visiteur, car la multitude d’objets proposés au regard crée en première impression une sensation de vertige. Mais une fois que l’on s’est pénétré de l’atmosphère  générale, on peut goûter chaque objet pour lui-même.

Le fil conducteur de  la collection de Xavier est la mort, et  sa représentation dans ce qu’elle peut avoir de douloureux et d’esthétique. Xavier connaît l’origine de tous ses objets, les morts singulières de tous ses animaux empaillés. Mais n’allez pas croire que notre collectionneur est dépressif.  Il n’y a pas de complaisance morbide chez lui. Comme il le dit lui-même, il tire sa « force » de son univers. Il  trace ses lignes de vie dans le champ désolé du cauchemar. Xavier ne se contente pas de collectionner, et certains de ses objets sont le résultat de créations, comme ses poupées qu’il transforme en zombies ou ses squelettes de chimères qu’il réalise à partir d’os de moutons. On passe ainsi de la mort réelle à la mort dans l’imaginaire, une manière paradoxale de redonner la vie si on y réfléchit. Si Xavier collectionne, il vend aussi et son petit musée se recompose au gré des acquisitions et des commandes des amateurs.

Pendant que nous discutons, Xavier s’affaire autour de sa dernière acquisition, une majestueuse tête de cerf qui prend place sur le mur de la cuisine, un des derniers espaces non encore complètement recouverts. Quand je lui demande comment il se procure certains ossements ou squelettes d’animaux, il répond de manière allusive : « J’ai mes fournisseurs ». Un secret bien gardé, qu’il emportera, on peut en être sûr, dans la tombe.

Voici le lien facebook de Bonnel créations, si vous voulez en savoir plus sur l’univers sombre de Xavier ou lui passer commande : https://www.facebook.com/bonnel.creations

Cauchemar orchestré

Le cauchemar de Füssli : romantisme noir, art fantastique

Quand on parle du fantastique en France, c’est souvent pour le minorer  et le railler ou bien pour écrire des textes savants qui cherchent à le catégoriser en faisant fi de son esthétique.

L’exposition  L’ange du bizarre : le romantisme noir de Goya à Max Ernst n’échappe pas à la règle. Les commissaires de l’exposition, soucieux d’inscrire le romantisme noir sous les auspices de la grande culture, établissent des filiations un peu forcées entre les courants artistiques. Si le mouvement pictural symboliste s’inscrit pleinement dans une dynamique noire, on ne voit pas très bien en quoi le surréalisme est l’héritier du romantisme noir. Le surréalisme ne revendique ni la morbidité des sentiments, ni la tourmente existentielle.

On peut également être surpris par certaines approximations dans les textes qui émaillent la scénographie. Ainsi, concernant les représentations artistiques de Lucifer on peut lire : « Contrairement à l’idéalisation miltonienne de Satan, Delacroix, Feuchère ou Hugo se plaisent à imaginer des Méphistos grotesques, grimaçants et velus, plus proches de la tradition populaire médiévale. » C’est l’animal qui donne au diable ses principaux traits iconiques au Moyen Âge, le Lucifer de Feuchère et le Méphisto de Delacroix qui s’offrent au regard du spectateur dans l’exposition sont loin d’être les créatures grimaçantes annoncées. Elles nous montrent au contraire un Satan bien humain en proie à la mélancolie.

Enfin, il est dommage de ne pas avoir fait mention de peintres comme Hans Baldung Grien, qui à l’époque sombre des grands procès de sorcellerie exprimaient dans leurs toiles les fantasmes liés à la figure de la sorcière.

Malgré ces réserves, je vous encourage à aller voir cette exposition qui contient quelques très belles œuvres d’ Edvard Munch, Félicien Rops ou encore Gustave Moreau.

 

L’ange du bizarre. Le romantisme noir de Goya à Max Ernst. Exposition au musée d’Orsay du 5 mars au 9 juin 2013.