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L’ontologie zéro de Pyrrhon d’Elis

pyrrhonIl y a environ deux ans, j’ai écrit un article assez synthétique sur la pensée de Marcel Conche, dont j’avais pris connaissance par le biais de son ouvrage Orientation philosophique. Or, la lecture attentive de son maître-livre, Pyrrhon ou l’apparence, dont je n’avais lu à l’époque que des extraits, m’a donné envie d’écrire un nouveau texte sur cette philosophie aussi subversive que fascinante.

Dans Pyrrhon ou l’apparence, essai universitaire rigoureux, Marcel Conche entreprend de réaliser une défense du scepticisme en proposant une interprétation nouvelle de la pensée du philosophe sceptique Pyrrhon d’Elis. Marcel Conche s’efforce tout au long de son essai de distinguer la pensée de Pyrrhon de celle de Sextus Empiricus, un sceptique grec de la fin du 2ème siècle après JC. Pyrrhon, qui connut le début du règne d’Alexandre et la fin des cités grecques, défend une conception du scepticisme que l’on ne retrouve pas chez ses continuateurs mis à part chez son disciple Timon. Pyrrhon a assisté à la naissance d’un monde et a pris conscience de l’illusion qui consiste à croire que les choses ont un fond. Les analyses de Marcel Conche ont le mérite de dégager l’originalité du penseur d’Elis et permettent de corriger les interprétations officielles sur la pensée de Pyrrhon (comme celle avancée par l’historien de la philosophie antique Victor Brochard).

Mais entrons sans attendre dans le vif du sujet en exposant ce qu’est le scepticisme. De manière générale, il est entendu que le doute sceptique porte non par sur les phénomènes, c’est-à-dire sur ce qui apparaît, mais sur les choses cachées. Les sceptiques comme Sextus Empiricus ne doutent pas de la réalité des phénomènes ; le phénomène, c’est ce dont je peux faire l’expérience par la sensation, je peux par exemple toucher cette table ou ressentir le goût sucré de ce gâteau, mais je suis incapable de me prononcer sur la pensée d’un noumène telle que l’idée de Dieu. Les causes extérieures des phénomènes et en général tout objet pensé sont incertains ; il faut donc suspendre son jugement (épochê) à l’égard des idées qui n’ont pas de rapport avec la sensation. Le scepticisme entendu ici est un scepticisme « phénoméniste ».

Or pour Pyrrhon, le doute sceptique ne fait pas le tri entre l’apparence et l’être des choses qui est par nature douteux, mais passe par la formule du ou mallon (pas plus) : ce n’est pas plus ainsi qu’ainsi ou que ni l’un ni l’autre. Pyrrhon substitue à l’être des dogmatiques, l’apparence. Non pas l’apparence de (l’apparence de quelque chose dont la nature ou l’essence reste cachée), ni l’apparence pour (pour un sujet, ce qui apparait a une subjectivité), mais l’apparence pure et universelle. Les choses ne sont pas plus ceci que cela, signifie qu’elles n’ont pas d’être. Marcel Conche parle de « dissolution universelle des étants », mais souligne que Pyrrhon ne substitue pas pour autant la catégorie du non-être à celle de l’être. « Cependant le rien auquel aboutit Pyrrhon est un tout autre rien que le néant qui serait simplement l’opposé de l’être ».

C’est pourquoi, il faut comprendre cette dissolution de l’être comme apparence pure. Pour la métaphysique de l’époque, celle d’Aristote en particulier, le fait qu’il y ait des étants va de soi. On questionne l’être de l’étant, mais on ne saurait sans absurdité nier l’être lui-même. Pour Aristote, le principe de contradiction « il n’est pas possible que la même chose, en un seul et même temps, soit et ne soit pas » est indémontrable et peut être défendu contre ses négateurs. Dans le livre Gamma de la Métaphysique, Aristote montre qu’il suffit de demander à un adversaire du principe de dire au moins quelque chose pour le réfuter, car en disant quelque chose (on ne peut nier que les mots ont un sens défini), il signifie quelque chose et donc par-là respecte la logique du principe.

Pyrrhon, en déclarant à propos d’une chose qu’elle est et n’est pas, fait-il vraiment preuve d’absurdité? Pour lui, c’est bien une vérité, mais elle ne se situe pas au niveau du discours, car le langage ne peut manquer de réintroduire la question de l’être (« ceci est », « ceci n’est pas », « il n’y a que l’apparence », etc.) Si tout est indécidable et indifférent, alors il s’agit non pas de suspendre son jugement mais de s’abstenir de juger. Voilà le vrai sens de l’épochê pyrrhonienne pour Marcel Conche. Le sage est celui qui se délivre de la recherche illusoire de la vérité. Si l’on quitte le sol des évidences du sens commun et de la philosophie dogmatique, alors on cesse de donner une valeur au mot « être ». Pour Marcel Conche, une telle position ne pouvait manquer de faire « l’objet d’un refoulement idéologique, car, contrairement au scepticisme phénoméniste (celui de Sextus Empiricus par exemple), il ne fut jamais conciliable avec les idéologies dominantes ». Phyrron est au fond très proche de Wittgenstein, qui dénonce dans sa seconde philosophie les prétentions abusives de la philosophie. Leurs pensées respectives s’exercent contre une certaine idée de la philosophie. Faire de la philosophie, c’est se délivrer de l’illusion que la philosophie dit ou peut dire quelque chose sur le réel. Si Wittgenstein cherche à nous délivrer « des crampes mentales » occasionnées par « l’ensorcellement par le langage » dont nous nous ne manquons pas d’être les victimes, Pyrrhon, lui dénonce l’illusion ontologique à la base de tout questionnement philosophique. Car ce qui est étonnant, c’est bien la croyance non discutée en la philosophie !

Métaphysique sceptique

marcel conche métaphysique sceptiqueMarcel Conche, philosophe français né en 1922, fait partie de ces philosophes qui ont assez d’indépendance d’esprit pour penser en dehors de ce que j’appelle la « doxa philosophique » ; en dehors, mais aussi contre elle. Que faut-il entendre par « doxa philosophique » ?  Faire de la philosophie consiste souvent à penser sur les chemins balisés de l’histoire de la philosophie  et à accepter certains présupposés qui dès lors nous condamnent à quadriller et à inventorier la réalité avec les outils de la métaphysique tels que les concepts d’Un, de Dieu ou encore d’’Etre. Mais on peut aussi philosopher en prenant du recul avec les fins avérées de la philosophie.  C’est ce que fait Marcel Conche en donnant une interprétation renouvelée du scepticisme pyrrhonien. Conche voit dans le scepticisme de Pyrrhon une pensée de l’apparence, de l’apparence pure. Les choses n’ont plus d’essence ou d’être comme dans les philosophies dogmatiques, mais se révèlent sans fond. Pour Conche, toute chose passe, ne laissant que des traces à la manière du passage des météores. « Si l’apparence, en ce sens là, est l’étoffe de toute choses, on peut dire qu’il n’y a rien de vraiment réel ».

Marcel Conche tire une première conséquence de sa position philosophique. Dans Orientation philosophique, il  avance l’idée qu’il  « n’y a pas véritablement de « connaissance », car la connaissance consiste à aller au-delà de ce qui s’offre immédiatement ». Or, l’apparence étant dépourvue de profondeur, on n’en sort jamais, il n’y a rien au-delà.  L’apparence n’est jamais, comme chez Hegel, ce à travers quoi l’essence paraît.  L’apparence n’est ni reflet, ni masque d’une autre réalité ou d’une essence.

Précisons également que contrairement à l’être des dogmatiques, l’apparence n’a pas de principe d’unité. C’est-à-dire qu’il nous est impossible de penser l’apparence sous la marque de l’identité.   Pour reprendre un exemple donné par Conche, le soleil des aztèques n’est pas le soleil des astronomes, même s’il y a des analogies (chaleur, lumière) : « S’il y a une unité de la signification « soleil », ce n’est  que dans les limites d’un monde particulier ». Les apparences forment « un ensemble disparate ».  Autre point important, il n’y a pas non plus « d’apparence pour »,  c’est-à-dire pour un sujet. Si cela était le cas, le sujet occuperait la même place que l’essence, on retrouverait la distinction entre l’être et l’apparence. Pour Marcel Conche, l’apparence n’est jamais une apparence pour quelqu’un, l’apparence est « auto-apparence ».

Pour clarifier ce dernier point, prenons un exemple développé par le philosophe. La tristesse de mon village le soir n’est pas subjective, mon village n’existe que par mon regard, mais mon regard n’est pas séparé de l’objet village, il le réfléchit. Ainsi l’apparence de la tristesse de mon village se réfléchit dans mon regard. C’est la tristesse de mon village qui se donne à voir dans mon regard, sans lequel bien évidemment, mon village n’existe pas. Avec cet exemple, Conche semble proche d’une réflexion de type phénoménologique, mais pourtant c’est bien l’apparence comme « réalité » qui traverse ici le rapport sujet/objet. Pour le dire autrement, le sujet n’est que le véhicule de l’apparence.

Pour conclure, ce qu’il y a d’intéressant dans la position de Conche, est le dépassement de la distinction réalisme/idéalisme que sa philosophie permet. Il n’y a plus de principe essentiel, ni au niveau du sujet qui pense le monde, ni au niveau de la réalité du monde. L’apparence est toujours inessentielle. En fait, la métaphysique de Conche se rapproche beaucoup des traditions extrême-orientales et notamment du bouddhisme et du taoïsme Il a d’ailleurs fait une traduction du Tao Te King de Lao Tseu et rédigé un essai sur les rapports entre Nietzsche et le bouddhisme. Conche oppose à la recherche fiévreuse et inquiète de l’être des penseurs occidentaux, la sérénité  de la vacuité.