Halloween : une puissance de vie

Halloween par SimonWeaner

Halloween par SimonWeaner

La fête d’Halloween s’approche à grands pas, mais pour beaucoup de Français, cette célébration n’est qu’un coup monté commercial pour inciter à la consommation. A ces derniers, je n’opposerai pas d’arguments, car il serait malhonnête de soutenir le contraire. Il y a également une autre catégorie d’opposants qui accusent Halloween de n’être qu’une fête importée et coupée de tout lien avec nos traditions culturelles. Pour dissiper cette ignorance, qui malheureusement persiste encore dans l’esprit des moins éclairés, je conseille la stimulante lecture de l’essai de Jean Markale : Halloween, histoire et traditions. L’auteur montre clairement les origines celtiques d’Halloween, qui dérive de la fête païenne de Samain. Toutefois, mon propos n’étant pas historique ici, je ne compte pas développer ce point.

Ce qui m’anime, c’est de répondre à une critique beaucoup plus pernicieuse et venimeuse que les précédentes. Cette dernière émane de plusieurs sites fanatiques chrétiens, qui à propos d’Halloween parlent de « culture de mort ». Selon eux, Halloween est néfaste car elle est une atteinte à la vie même. Si on les suit dans leur raisonnement, il faut alors retourner le plaisir de ceux qui s’adonnent à cette fête et le dénoncer comme joie mauvaise. Halloween serait en réalité pourvoyeuse de tristesse en péchant contre la vie. Frappés d’étonnement par la critique,  ceux qui éprouvent de réelles satisfactions dans les festivités d’Halloween pourraient répondre que d’une part leur joie est réelle, et qu’ils ne vouent aucun culte à la mort en fêtant Halloween d’autre part. Oh pauvres insensés, vous venez de tendre les verges, que ne manqueront pas de saisir vos véhéments accusateurs, qui serviront à vous battre ! C’est en ignorants que vous serez traités, on vous accusera de ne pas désirer le bien véritable qui ne peut, cela va de soi, qu’être de nature divine ! In fine, la grande responsable sera la faculté de représentation, c’est-à-dire l’imagination que nous utilisons pour former l’image de monstres cauchemardesques. Imagination trompeuse contre foi salvatrice, le match est lancé. Mais encore faut-il prouver que la foi sauve, je laisse aux théologiens le soin d’expliquer ce dernier point, s’ils le peuvent.

Pour mon compte, je vais examiner avec un peu d’attention l’expression « imagination trompeuse ». Pourquoi l’imagination serait-elle une puissance trompeuse ? Ne faut-il pas distinguer l’imagination comme puissance et l’imagination comme délire ? Dans la troisième partie de L’Ethique, Spinoza donne une définition précise de l’imagination : « Je voudrais que l’on remarque que les imaginations de l’esprit, considérées en soi, ne contiennent pas d’erreur, autrement dit que l’esprit n’est pas dans l’erreur parce qu’il imagine, mais en tant seulement qu’il est considéré comme privé de l’idée qui exclut l’existence des choses qu’il imagine présentes ». On peut donc dire que personne, mis à part quelques rares allumés, ne soutient que Dracula ou le diable existent réellement. Mais, Dracula  ou le diable ne sont-ils pas des créatures de destruction, animées de noirs desseins ? N’est-ce pas alors la mort que nous désirons au travers de ces figures ? Voilà en substance ce que posera comme questions le chrétien ou le père-la-morale moyen.

Ces interrogations témoignent d’une complète ignorance du mécanisme du désir. Convoquons à nouveau Spinoza sur ce point : « Ce n’est pas parce que nous jugeons qu’une chose est bonne que nous la désirons, mais c’est parce que nous la désirons que nous la jugeons bonne ». Pour Spinoza, le désir représente l’essence de l’homme, l’homme est « un conatus », c’est-à-dire un effort pour persévérer dans son être. Spinoza montre que chaque nature est singulière, il n’y a aucun sens à parler d’un désir en général. « La musique est bonne pour le mélancolique, mauvaise pour celui qui éprouve de la peine, mais pour le sourd, elle n’est ni bonne ni mauvaise », nous dit Spinoza dans la préface de la quatrième partie de L’Ethique. Le désir ne s’articule donc pas avec les termes de bien et de mal, mais avec ceux de bon et de mauvais, je désire ce qui m’est utile. On peut ainsi comprendre que la fête d’Halloween permette pour un certain nombre d’entre nous d’actualiser nos puissances, on peut en effet se sentir plus vivant déguisé en vampire qu’en portant son masque quotidien. Loin d’être une « culture de mort », Halloween célèbre au contraire la vie, car elle accroît la joie en augmentant la puissance d’exister.

Enfin, pour répondre définitivement aux « hallucinés de l’arrière monde », précisons que les adeptes d’Halloween ne sont nullement à la recherche d’une improbable transcendance. C’est au cœur de l’immanence, c’est-à-dire de la nature et de ce qui a son principe en soi-même que nous tirons notre goût pour Halloween. Halloween est un signifiant dont le signifié n’excède pas les territoires de l’imaginaire et du sentiment.

 

5 réflexions au sujet de « Halloween : une puissance de vie »

  1. Yan

    Faisant un petit constat un peu hors du sujet, je remarque que la fête d’Halloween attire de moins en moins les « consommateurs ». Les commerces par exemple lui accorde de moins en moins de place (exemple taille des rayons parlant d’Halloween).
    Si cette fête mal « défendue » se perd, est ce par désintérêt, par overdose, par ignorance, …..? j’ai un peu l’impression que c’est ces raisons.
    Comme vous le soulignez, fêter Halloween a pour but de se sertir bien afin de changer son masque du quotidien.
    En France nous avons l’impression que cette fête est mal perçue. Et les réactions extrêmes (catholiques par exemple) telle que vous le décrivez n’arrange pas le phénomène.
    Peut on voir ce phénomène perdurer sous cette forme ? Y a t’il une vie après Halloween ?

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    1. Randolph Carter Auteur de l’article

      Je ne peux pas dire quelle forme prendra Halloween en France dans les années qui viennent, mais les gens qui la feront vivre réellement ne seront pas ceux qui se contentent de la « consommer » bêtement, mais ceux qui sauront lui donner un sens en y mettant une part d’eux mêmes.

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  2. Guillaume

    L’argumentaire est efficace, peut-être trop. J’ai l’impression qu’il peut être réutilisé par un collectionneur de timbres, un champion de trampoline ou un fan de spider-man. Existe-t-il une différence entre ces exemples et un adepte d’Halloween ?

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    1. Randolph Carter Auteur de l’article

      Oui, d’une certaine manière, l’argumentaire peut être réutilisé pour d’autres activités. Mais, il y a autre chose que la simple manifestation d’un plaisir pris à certaines pratiques. Halloween est une fête qui rassemble un cortège de créatures imaginaires maléfiques et c’est là que le bât blesse pour certains. Ils oublient la distinction pourtant évidente entre imaginaire et réalité et condamnent Halloween car cette fête est selon eux la manifestation d’un esprit morbide. C’est le propre de ceux qui croient en des valeurs spirituelles de ne pas reconnaître que l’onirisme est une puissance. Le fantastique, qui constitue le cœur d’Halloween, « n’a pas de profondeur » comme le rappelle Louis Vax, mais il exerce une véritable attraction sur ceux qui y sont sensibles. Halloween porte le masque de nos peurs, mais ces dernières sont détournées de leur origine superstitieuse et religieuse. A la fausse profondeur de la religion, pourquoi ne pas opposer la non profondeur de la mascarade? Halloween comme le cinéma nous propose l’expérience d’une illusion maîtrisée. Enfin, on pourrait se demander pourquoi cette mise en scène du fantastique parle à certains et pas à d’autres? C’est une question qui intéresse la psychologie. Pour mon compte je répondrai que je n’ai jamais cherché à analyser les raisons de mon indifférence à l’opéra ou aux comédies musicales qui sont des pratiques culturelles valorisées. Commerciale pour beaucoup, indigente aux yeux des zombies cultivés qui peuplent mon univers professionnel et nocive pour les culs-bénits, Halloween me permet d’être moi- même au sein d’un univers normatif. C’est parce qu’elle à la fois excitante,incomprise et dérisoire que cette fête me plaît.

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  3. Descharmes

    Bonjour,
    Je ne fête pas Halloween, non pas parce que je trouve cela morbide, en effet cela ressemble à un décalage, un peu enfantin, par rapport et en deçà de l’imaginaire et du rêve. Il y a plus à craindre, dans le réel des pulsions de vie et de mort (eros et thanatos); qui charrient de nombreux et dangereux, faits ou même simplement des états d’âme. Alors, cessons plutôt de jouer et intéressons nous à l’actualité et pour conclure: « Je suis Charlie! ».

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