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Le dit et le perçu

Je suis sorti plutôt dubitatif de l’exposition Au-delà des étoiles. Le paysage mystique de Monet à Kandinsky, organisée par le musée d’Orsay. Bien entendu, côté peintures, il ne fallait pas s’attendre à du lourd avec la grosse expo consacrée à Vermeer par le géant d’en face. Ce qui m’a chagriné, c’est la pauvreté et le bluff de la scénographie. C’est malheureusement de plus en plus souvent le cas avec les expositions qui n’ont pas assez de matière pour coller à leur thématique et qui essaient tant bien que mal de trouver un dénominateur commun à des œuvres qui ne dialoguent pas entre elles de manière directe. Ainsi pour cette exposition, on passe allègrement du thème du bois sacré à l’abstraction chez Kandinsky, puis on explore le thème du paysage nocturne en peinture pour rebondir dans une autre salle sur la nuit « intérieure ». Et on finit par s’abîmer dans des paysages cosmiques censés exprimer le point culminant de la spiritualité dans l’univers. Bref, on peut constater que la notion de mystique est ici un peu élastique…

Mais ce sont les commentaires qui accompagnent les œuvres qui laissent le plus à désirer. Si on fait le choix de commenter une peinture et de tenter de décrire ce qui relève de l’affect à l’aide du concept, il faut s’efforcer d’être le plus précis possible. Or les références à l’immanence et à la transcendance, si elles ne sont pas justifiées dans un contexte précis, relèvent de l’abus de langage et du saupoudrage linguistique. De même, il aurait été plus judicieux d’aider le spectateur à prendre conscience de la dynamique esthétique à l’oeuvre dans les toiles, plutôt que d’insister lourdement sur les motivations religieuses et spirituelles des artistes. Les références à la théosophie, véritable « Blablasky » mental, si on m’autorise ce trait d’esprit, sont bien éloignées de ce qui constitue l’essence d’une œuvre.

L’unique toile de Kandinsky de l’expo aurait pu donner lieu à un approfondissement plus conséquent sur « l’intériorité » d’une œuvre d’art. Citer pour la forme (c’est le cas de le dire) « Du spirituel dans l’art », ouvrage théorique du peintre abstrait, n’est pas suffisant pour apporter des éléments de réponses à la question suivante : comment une peinture nous fait-elle ressentir un affect d’ordre spirituel ? Le philosophe Henri Focillon dans Vie des formes rappelle que « le signe signifie, la forme se signifie ». C’est à partir de l’oeuvre même et de son « langage » que l’on peut rencontrer le « spirituel », même si le terme est déjà une interprétation, une manière approximative et fausse de faire l’expérience de ce qui par nature ne se laisse pas dire et vibre de sa propre vie. C’est le cas pour la toile de Munch, Danse sur le rivage : la description des symboles de la toile tombe à plat. La peinture ne dit rien, elle ne renvoie pas à un dehors, elle ne se laisse pas résumer par des mots. Il est impossible de saisir l’essence d’une peinture par le langage descriptif, on ne peut pas non plus la « traduire » philosophiquement, mais il  est possible de s’inscrire dans sa dynamique propre par le langage poétique. Bien parler d’une œuvre, c’est non pas la circonscrire, mais la continuer par d’autres moyens. Ne pas chercher à décrire mais à créer, le mot rencontre la chose si le mot épouse la courbure de la chose…

Mais pour cela, il faudrait apprendre au spectateur à éprouver avant toute chose et non à compiler des connaissances sur et autour de l’oeuvre. En quittant Orsay pour le printemps parisien, je repense à cette alternative proposée par Wittgenstein au sujet de l’appréciation esthétique : «  Il y a une foule de gens, aisés, qui ont étudié dans de bonnes écoles, qui peuvent se permettre de voyager, d’aller au Louvre, etc. – ils connaissent beaucoup de choses et peuvent parler facilement de douzaines de peintres. Voici maintenant quelqu’un qui n’a pas voyagé, mais qui a fait certaines remarques qui montrent que « réellement il apprécie », une appréciation qui, se concentrant sur une seule chose, va très profond – telle que vous donneriez tout ce que vous possédez pour l’avoir ».

Photos Anne Merlot : https://www.flickr.com/photos/147933513@N05